En attendant Hugo
Physiquement, Quasimodo ne me paraît guère mieux réussi:
le personnage composé par Charles Laughton semble avoir servi de
modèle mais la laideur qui le rendait si intéressant, voire
fascinant, a été atténuée jusqu'à l'édulcoration.
Le pauvre bossu n'est plus que gentillesse et dévouement, alors
que dans le roman de Hugo, sa difformité et sa surdité, lui
ayant attiré la répulsion générale et l'ayant
isolé, il se comporte en chien méchant au service de son
pére (adoptif) et maître, jusqu'au moment où, sur le
pilori, Esmeralda lui ayant donné à boire, il verse sa première
larme. Cette scène sublime, chargée d'émotion et porteuse
d'une des significations majeures du roman -puisque la compassion, témoignée
par Esmeralda, non seulement ouvre le coeur de Quasimodo et le change mais
également se communique aussitôt à la foule- perd de
sa puissance parce qu'elle ne fait pas assez confiance à la sensibilité. Cependant la mise en accusation de Frollo -"Vous
maltraitez cet homme comme vous maltraitez un peuple"- que l'épisode
inspire à Esmeralda s'inscrit dans une interprétation actualisante,
directement héritée de celle que proposait le film de Dieterle
à la veille de la guerre de 1939. La persécution des Gitans
et celle de Quasimodo ont en commun de viser des différences dont
le caractère superficiel est à juste titre souligné.
En cela au moins on retrouve une des dimensions du roman les plus porteuses
d'avenir, par la suite que lui donneront les futurs combats de Hugo et
par le renfort qu'elle n'a cessé d'apporter à la lutte contre
les racismes de la fin de son siècle et du nôtre.
Le capitaine Phoebus, avec sa barbiche blonde
et son visage d'une banalité complète, manque totalement
de séduction, son seul atout dans le roman. Il est censé
ici revenir d'une guerre où il s'est distingué mais, au lieu
d'agir en soldat discipliné et sans état d'âme comme
dans le roman, il contrecarre le zèle répressif des gendarmes,
demande à Frollo d'abréger le supplice de Quasimodo, revendique
pour Esmeralda le droit d'asile. A force de ramener les personnages à
des stéréotypes, l'adaptation, involontairement, fait une
fois de plus la démonstration la plus éclatante de l'originalité
de Hugo par rapport aux codes du mélodrame: dans le roman, le jeune
premier n'a qu'une belle prestance et aucun sentiment véritable;
quant à Frollo, c'est par un mouvement sincère de charité,
et non contraint et forcé, qu'il a recueilli l'enfant abandonné
et infirme auquel il a donné pour nom Quasimodo, et c'est par lâcheté,
et non pour lui donner une leçon qu'il ne vient pas au secours de
Quasimodo lorsque celui-ci est au pilori. Par la mise en conformité
des personnages avec les figures conventionnelles du héros généreux
ou du méchant intégral le scénario du dessin animé
permet de mesurer combien l'on a été injuste en taxant Hugo
de manichéisme. Ce raidissement des oppositions n'a pas que des
inconvénients: dans la ligne du personnage de Dieterle, Frollo finit
par condenser en lui les traits des plus abominables criminels du XXe siècle,
ceux qui cumulent le crime de guerre et le crime contre l'humanité,
qui ordonnent les massacres d'Oradour et du Viet-Nam, les génocides
et la purification ethnique. Chez Hugo lui-même il préfigurait
lointainement le protagoniste d'un drame trop méconnu qu'il écrira
près de quarante ans plus tard, Torquemada, le grand inquisiteur,
figure emblématique de ce qu'aujourd'hui l'on appelle intégrisme.
Sans oser rattacher explicitement la cruauté de Frollo au fanatisme
religieux, le dessin animé y fait penser par instants et cela est
méritoire. De même que le refus de Phoebus d'obéir
-"Mon rôle de soldat n'est pas de tuer des innocents"-
et sa démission de l'armée, discrètement suggérée,
prennent valeur, à l'usage d'enfants, d'exemples d'un type de comportement
non conformiste. On retrouve là le meilleur de l'esprit américain,
accordé à celui de Hugo, leur capacité de dire non
à l'ordre et à la loi lorsqu'ils bafouent le droit et la
liberté. La révolte contre le juge inique et contre l'injustice
régnante en la personne du ministre de la justice qu'est ici Frollo
est un des trop rares moments exaltants du film. Cela sonne à Paris
comme une revanche des Africains sans-papiers réfugiés, il
y a peu, dans une église dont on força les portes à
coups de hache pour les interpeller.
























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