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William Kentridge, aux antipodes du cartoon

Cette fresque anim, patiemment bie au fil des ans sous la forme de sept courts mrages d'animation, s'helonne de 89 aujourd'hui. Elle est l'oeuvre de William Kentridge...par Philippe Moins.

Quicktime: 6 Soho Eckstein par William Kentridge. 975 K. © William Kentridge.

Johannesburg, fin du vingtième siècle.

Soho Eckstein est un personnage adipeux, sorte de magnat de l'immobilier. Avec ses costumes rayés et ses traits épaissis, on le situerait à mi chemin entre les caricatures bolchéviques représentant les suppôts du Capital et des figurations expressionnistes de la république de Weimar. Felix Teitelbaum, on ne le voit pratiquement que de dos, au départ du moins. Passif et rêveur, il assiste à l'ascension de Soho Eckstein, puis à sa déchéance qui correspond à son humanisation. Autour d'eux, l'Afrique du Sud confisquée par les blancs se délite. Felix ne devient actif que lorsqu'il trompe Soho avec Sarah Eckstein, l'épouse de l'entrepreneur et même alors seule sa langue s'active, comme si son corps hiératique déléguait toute vie à un substitut de son sexe.

William Kentridge.

Dans chaque court métrage, Felix Teitelbaum ressemble davantage à son créateur William Kentridge, il rappelle ces autoportaits de la Renaissance, quand l'artiste se représentait dans un coin du tableau. Mais il y a aussi quelque chose de Kentridge dans Soho Eckstein, ce blanc privilégié qui pense que rien ne lui résiste et fait construire de monstrueux monuments au travail. Dans un univers de paysages dévastés, de corps lacérés, de moyens de communication désuets (téléphones en bakélite, porte voix, hauts parleurs style "les dieux du stade") et d'instruments de mesure (théodolite, sextants,...) balisé par on ne sait quelles cotes, évoluent les héros de ces "dessins animés", ce mot devant être pris dans son sens le plus littéral.

Aux contrastes jugés manichéens (selon notre regard d'occidentaux) des premiers épisodes (lorsque Soho et l'apartheid règnent sans partage) succède une vision plus subtile, émouvante et sincère qui culmine avec Felix in Exile, History of the Main Complaint et Weighing and Wanting.

A l'incertitude des temps et des relations entre les personnages répond le paysage et la forme, faite de noirs parfois flous, parfois hésitants, technique du fusain qui procède autant par ombres et par traces que par traits affirmés.

Weighing and Wanting. © William Kentridge.

L'impossible innocence

Cette fresque animée, patiemment bâtie au fil des ans sous la forme de sept courts métrages d'animation, s'échelonne de 89 à aujourd'hui. Elle est l'oeuvre de William Kentridge. Cet artiste sud africain vient de présenter à Bruxelles à la fois un spectacle au Kunsten Festival des arts (Il Ritorno d' Ulisse, opéra de Monteverdi) et une importante exposition au Palais des Beaux-Arts qui circule à la fin de cette année en Allemagne (Munich) et en Autriche (Graz). En filigrane de toute son oeuvre, c'est une Afrique du Sud singulière, éloignée de tout pittoresque, fût-il humanitaire qu'il donne à voir. Non par volonté militante, même si le parcours de Kentridge est celui d'un intellectuel progressiste blanc, avec une certaine iconographie commune aux artistes "engagés", mais parce que William Kentridge se sent chez lui dans cette ville de Johannesburg où il crée des oeuvres imprégnées par la situation de son pays, son histoire, ses contradictions: "Je n'ai pas réussi à m'échapper de Johannesburg. Les quatre maisons que j'ai habité, mon école, mon atelier, ont tous été dans un rayon de trois kilomètres. Et finalement, tout mon travail est ancré sur cette ville provinciale et plutôt désespérante. Je n'ai jamais essayé de faire une illustration de l'apartheid, mais les dessins et les films sont engendrés et nourris de cette société brutalisée, laissée pour compte. Je m'intéresse à un art politique, c'est à dire un art d'ambiguïté, de contradiction, aux démarches non abouties et aux finalités incertaines. Un art (et un politique) où l'optimisme est maintenu en échec et le nihilisme aux abois." (1) Conception souvent désespérée, toujours poétique, dont il révèle en creux les fondements lorsqu'il évoque les visions d'un état de grâce, d'une accession au paradis qui peut faire oublier les réalités et leurs horreurs : "Certains artistes, de Matisse aux peintres abstraits lyriques, ont réussi à conserver une sorte d'innocence ou d'aveuglement et continuent à travailler ainsi de nos jours, sans que la mauvaise foi ronge leur oeuvre. J'aimerais être capable de travailler comme eux. Mais ce n'est pas possible." (2)

Felix in Exile. © William Kentridge.

L'animation comme processus

Pourquoi ce dessinateur, peintre et graveur, a-t-il un jour décidé de consacrer autant d'énergie à des films d'animation? La réponse est dans Memo, un de ses essais déjà anciens, mélangeant pixillation et dessins animés: Ce qui intéresse Kentridge, c'est le temps, son défilement, la trace qu'il laisse, le souvenir que les événements, les êtres et les choses laissent quand nous fermons les yeux sur notre passé. Quelle technique autre que l'image par image pouvait mieux rendre compte du phénomène?

Pour ce faire, Kentridge a petit à petit affiné une technique d'animation personnelle. Chacun de ses courts métrages est basé sur une série de vingt à quarante dessins au fusain, généralement de grand format, rehaussés de pastels. Seules couleurs, le bleu figurant l'eau et le rouge sont utilisés, dans une volonté de simplicité chromatique à valeur symbolique, tranchant avec la subtilité des gris.

Chaque dessin est une sorte de plan séquence, au cadrage souvent immuable. Kentridge modifie petit à petit sa composition entre chaque prise en effaçant certaines parties pour les redessiner. La technique du fusain, éphémère et volatile, se prête bien à cette démarche, avec ceci de particulier qu'elle laisse subsister des traces de ce qui a été effacé. Le résultat à l'écran donne une image un peu fragile, tout en nuances, bien dans la manière d'un homme obsédé par l'idée de la trace, de la réminiscence. Se jouant des techniques d'animation traditionnelles, filmant avec ce qui n'est même pas un vrai "banc titre", William Kentridge est un parfait autodidacte du cinéma d'animation, ce qui renforce le côté fragile et précaire de ses créations. Ce qui lui permet aussi de réinventer en toute sincérité des procédés éprouvés jadis par les premiers animateurs, au début du siècle. En ce sens, l'animation n'est qu'un processus de dévoilement de l'acte de dessiner et peut faire partie d'un tout plus vaste. Ainsi voit-on sa main, voire sa personne, intervenir dans certains films. Ainsi intègre-t-il certains de ses films à des spectacles qu'il met en scène, combinant décors, marionnettes géantes et acteurs/manipulateurs (Faustus in Africa!, Ubu and the Truth Commission et le tout récent opéra il Ritorno d' Ulisse). Ainsi le voit-on préférer au terme de "dessin animé", tellement connoté "entertainment", le terme de "dessins pour projection", lorsqu'il parle de son travail.

Faustus in Africa! © William Kentridge.

Intégrés à ces divers processus, les films de Kentridge n'atteignent vraiment leur plénitude que dans les spectacles, ou dans les installations comme celles présentées dans son exposition. Toute la vraie mesure de ses grands formats y est perceptible, en compagnie des films et d'oeuvres spécialement créées pour la circonstance. Les originaux des "dessins pour projection", ces grands fusains, ultimes étapes d'un processus d'animation sous la caméra, dégagent une force différente, qui fait apprécier autrement les films dont ils constituent le matériau originel.

Souvent en décalage par rapport à l'art contemporain, en marge des grands centres de création théâtrale, William Kentridge réussit ce paradoxe d'être invité la même année (97) à la Documenta de Kassel et au Festival d'Avignon.

Son utilisation du cinéma d'animation n'est pas pour rien dans cette belle consécration, qui tarde à venir du côté du cinéma d'animation lui-même.

Exposition William Kentridge

  • Allemagne, jusqu'au 11 octobre 98, Kunstverein München, Munich
  • Autriche, du 15 novembre 98 au 15 janvier 99, Neue Galerie Graz am Landesmuseum Joanneum, Graz

(1) Goldby, Michael, "William Kentridge peintre" in Revue Noire, n°11, décembre 93, janvier février 94, pp.20 à 23 (2) Christov - Bakargiev, Carolyn, William Kentridge, catalogue d'exposition, Société des Expositions du Palais des Beaux Arts de Bruxelles, Bruxelles 1998

Texte original anglais de la citation (1): "I have been unable to escape Johannesburg. The four houses I have lived in, my school, studio, have all been within three kilometers of each other. And in the end all my work is rooted in this rather desperate provincial city. I have never tried to make illustrations of apartheid, but the drawings and films are certainly spawned by and feed off the brutalised society left in its wake. I am interested in a political art, that is to say an art of ambiguity, contradiction, uncompleted gestures and uncertain endings. An art (and a politics) in which optimism is kept in check and nihilism at bay."

Philippe Moins est c-o directeur du Festival du dessin animé et du film d'animation de Bruxelles, il a organisé à ce titre une des premières rétrospectives William Kentridge dans un festival d'animation. Il tient une rubrique cinéma d'animation pour le quotidien belge le Matin.

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