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Une école d'animation à Bruxelles: la Cambre

Philippe Moins takes a look at one of the oldest and most respected animation schools in continental European.

Non loin du coeur de Bruxelles, dissimulés par un écrin de verdure, les murs de l'Abbaye de la Cambre (XVIIème siècle) aujourd'hui déconsacrée paraissent défier le temps. C'est là qu'en 1928 l'architecte et designer belge Henry Van de velde fonde l'"Institut national supérieur des arts décoratifs".

Inspirée en partie par les principes pédagogiques du "Bauhaus", l'école devient rapidement un lieu majeur de l'art en Belgique. Égrener la liste des professeurs et des étudiants de l'école des années vingt à nos jours équivaut à passer en revue l'art de cette période (que l'on pense entre autres à Paul Delvaux, Jo Delahaut, Pierre Alechinsky ou Folon). Aujourd'hui, parmi les nombreux ateliers qui composent l'école, les sections graphisme, typographie, stylisme et animation sont de celles qui font beaucoup parler d'elles.

Madame O'Hara de Benoît Féroumont, 1994. © ENSAV La Cambre.

Histoire et environnement

Le section animation de la Cambre est sans doute une des plus anciennes du continent, puisque sa création remonte à 1963-1964. Si elle était dirigée à l'origine par Gaston Roch et Robert Wolski, elle a accueilli durant quelques années Raoul Servais, qui fut aussi le fondateur de le section animation à l'Académie des Beaux-Arts de Gand, cette autre importante école d'animation en Belgique. Aujourd'hui, Guy Pirotte, Robert Wolski, Pierre Lucas et quelques autres suivent une trentaine d'étudiants pas à pas, durant leurs cinq années d'études. Celles-ci se décomposent en deux phases: Les trois premières années comportent un nombre important de cours théoriques (littérature, cinéma, histoire de l'art,...). Parallèlement, des exercices pratiques leur permettent de se familiariser avec les techniques du cinéma d'animation. Les étudiants sont également amenés à faire des stages dans d'autres ateliers de l'école, aux choix, afin d'éviter un cloisonnement et une spécialisation restrictifs. Les deux dernières années sont consacrées par chacun à la réalisation de plusieurs courts métrages. Un atelier de production placé sous la responsabilité de Guy Pirotte fournit aux étudiants un fonctionnement qui les rapproche des conditions de fabrication professionnelles. Toutefois, l'étroitesses des budgets implique souvent pour les étudiants un investissement financier personnel. Par contre, l'atelier de production permet la diffusion des films vers l'extérieur, assurant le suivi de ventes en télévision et la participation des films aux festivals (près de 80 festivals ont déjà programmé des films de la Cambre!). Si les droits résultant des ventes reviennent à l'atelier (ils sont réinvestis dans les productions suivantes mais ne couvrent évidemment pas tous les frais de l'atelier), les prix reviennent eux aux étudiants.

L'engouement pour les métiers de l'animation est tel en Belgique que la section est contrainte de refuser l'inscription d'un grand nombre d'étudiants. Ceux-ci peuvent alors tenter leur chance dans d'autres écoles (de cinéma ou d'infographie) mais la Cambre est malheureusement la seule école d'animation, dans la partie francophone du pays.

Avantages et risques

Comme le "Royal College of Art" (Grande Bretagne) ou le "CFT Gobelins" (France), la section animation de la Cambre est partie intégrante d'une école d'arts plastiques et non d'une école de cinéma. Cette particularité présente des avantages, mais aussi un risque majeur: Couper les étudiants des réalités de la production audiovisuelle, voire de l'univers cinématographique lui-même. La Cambre a partiellement évité cet écueil, par la création de sa structure de production, par les cours dévolus au cinéma et par sa relative autonomie technique, permettant un travail suivi : bancs titres, tables de montage, studio et depuis peu, Silicon Graphics. Hélas, le nombre d'étudiants et les limites du matériel ne vont pas sans poser parfois certains problèmes. Si une critique devait être adressée à cette formation, elle résulterait de son côté très "plastique": dans certains films y compris de dernière année, le scénario, le montage et la bande son donnent l'impression d'être des préoccupations en retrait, par rapport aux ambitions plastiques des étudiants. Cela étant, c'est aussi et parfois celles-ci qui font la richesse de leurs démarches.

Le grand avantage de la formation dispensée à la Cambre réside dans son ouverture: l'école ne forme ni des techniciens, ni des animateurs spécialisés dans une forme d'animation, mais des esprits ouverts, créatifs, qui finissent par trouver dans une ou plusieurs techniques les moyens d'exprimer leur sensibilité. Apparemment, cela ne leur réussit pas trop mal: Que l'on songe à José Abel, décédé l'an passé. Il fut un des premiers à sortir de la section dans les années soixante et devint un animateur très recherché, en France et ailleurs. Il travailla notamment pour Gerald Potterton( "Heavy Metal" ) ainsi qu'aux effets spéciaux de "Poltergeist". Plus récemment, Guionne Leroy qui fut une étudiante très prolifique au sein de l'atelier de production, est devenue depuis animatrice pour John Lasseter ("Toy Story") et Henri Selick ("James and the Giant Peach").

D'amour et d'os frais de Celilia Marreiros-Marum, 1994. © ENSAV La Cambre.

Bien sûr, comme dans toutes les écoles d'art, les étudiants qui en sortent ont parfois des parcours atypiques qui les mènent vers des domaines très éloignés de leur formation initiale.

Une diversite rejouissante

L'analyse des films réalisés par les étudiants ces dernières années révèle une diversité d'inspiration assez réjouissante, avec des influences réciproques, inévitables (et souhaitables) dans le cadre d 'un fonctionnement d'atelier. Les techniques abordées reflètent aussi une belle diversité. Mais le dessin animé sur papier et l'animation de pâte à modeler sont évidemment les plus utilisés.

Le début des années quatre-vingt s'était caractérisé par une sorte de rejet du côté avant gardiste de l'école (le nom complet de la section était jusqu'il y a peu: "cinématographie expérimentale d'animation"). C'est l'époque où certains travaux d'étudiants reflétaient une volonté de réaliser un "produit fini", le plus abouti possible, parfois aussi creux que bien ficelé, chargé de clichés. Cette période semble partiellement révolue et les cuvées plus récentes renouent avec un certain esprit de recherche, tout en consacrant plus d'attention que par le passé à la communication et au scénario. Dans le domaine de la "3D" classique (pâte à modeler ou marionnettes), quelques personnalités émergent, comme celles de Kim Keukeleire, Cecilia Marreiros Marum, Guionne Leroy et Vincent Lavachery. Ceux-ci mettent en scène des histoires construites, souvent avec humour et dans le cas de Leroy une sensibilité du mouvement qui annonçait ses créations ultérieures ("Noi siamo Zingarelle", produit en France par Pascavision) D'autres sont plus branchés sur les mélanges de techniques et l'interaction avec la prise de vues réelles, la photographie, la pixillation (Vincent Brigode, Daniel Wiroth, Sylvia Minnaert).

Une tendance "texaverienne ", loufoque à souhait est représenté par Stéphane Aubier et Vincent Patar, un Benoît Féroumont portant sans complexes le lourd héritage BD.

Quelques-uns se révèlent des illustrateurs personnels (Claude Grosch, Eric Blesin, ) ou des techniciens du dessin classique (Philippe Capart, Xavier Dujardin). Le côté impertinent sarcastique, voire situationnistes est illustré par Luc Otter, Martin Koscielniak, Eric Blesin. Florence Henrard et Christelle Coopman donnent une couleur spécifiquement féminin à cette tendance.

Sélectionnés à Cannes, dotés d'une mention spéciale à Annecy, les courts métrages de la Cambre sont devenus une denrée appréciée, dans le petit monde de l'animation indépendante. Une fois sortis de l'école, certains n'ont aucune difficultés à passer ensuite dans le schéma propre à l'animation commerciale ou publicitaire. Il reste à espérer que les autres, auteurs à part entière, trouvent à la fois les opportunités et l'énergie suffisante pour poursuivre leurs démarche singulières.

Philippe Moins est le fondateur du Festival du Dessin Animé de Bruxelles. Ecrivain spécialisé dans l'animation, il était l'Editeur en Chef de l' ASIFA News (publié par l'ASIFA International) et il actuellement rédacteur en chef de La Gazette du Loup, une publication trimestrielle sur l'animation.

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