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MIP-TV 98 : l'animation en crise ?

Julien Dubois fait un compte-rendu de l'ition 1998 du MIP-TV Cannes, rant un marchinternational de l'animation agit

Le personnage gonflable de Cartoon Network, à flot dans la baie de Cannes, a donné le ton. Photo et © Scott Ingalls.

La 35ème édition du MIP-TV qui s'est tenue à Cannes du 3 au 8 avril dernier a été marquée par une légère baisse de la fréquentation. L'absence des pays du sud-est asiatique, en proie à de graves difficultés financières, explique en partie cette légère décrue. Ce qui n'a pas empêché la Chine de faire connaître son intention de jouer désormais un rôle de premier plan sur le marché mondial de la télévision. L'Europe centrale et l'Europe de l'Est ont, quant à elles, fait une entrée remarquée sur le marché, les russes notamment dont les moyens financiers sont en nette croissance. "Le marché des programmes d'animation est très dur en Allemagne et en Angleterre où les stocks sont très importants" souligne Peter Worsley, Director of Sales and Operation chez Europe Images, l'une des plus grandes sociétés de distribution française. "De même aux États-Unis où il y a, semble-t-il, moins d'argent sur le marché de la syndication, et au Japon où la production domestique reste très dominante. Il y a en revanche des opportunités en Amérique Latine, dont le marché se trouve en pleine croissance, en Italie mais aussi en Espagne auprès des chaînes régionales".

Dans ce contexte général, une remarque de l'un des participants résume à merveille ce que fût l'ambiance de ce MIP-TV : "On est plus là pour frimer mais pour faire du business". Pacifié, professionnel, ce marché où prime désormais la logique de catalogue a été très dynamique. Sans nulle doute cette édition du MIP-TV a-t-elle permis de prendre acte du "nouvel ordre mondial" qui règne désormais dans l'industrie des programmes audiovisuels, celui de l'avènement et de la multiplication des chaînes diffusées par le câble et le satellite, dont les enseignes et les acheteurs sont à présent clairement identifiés par les vendeurs.

Photo et © Scott Ingalls.

Des fenêtres de diffusion réduites

"La principale difficulté consiste à présent à gérer et essayer de concilier les fenêtres de diffusion entre chaînes hertziennes et chaînes thématiques" renchérit Peter Worsley. Cette nouvelle donne n'est évidemment pas sans conséquence sur le secteur de la production, y compris celui des programmes et des séries d'animation. "On sort d'une période durant laquelle le secteur de l'animation a connu une croissance spectaculaire" explique Christian Davin, Pdg de la société de production française Alphanim. "Croissance et concentration sont allées de pair en Europe comme aux États-Unis. Les producteurs indépendants américains ont beaucoup souffert de ce phénomène de concentration verticale. La production européenne, très dynamique grâce au boom qui a eu lieu sur le vieux continent, est à présent très sollicité par le marché américain qui vient chercher en Europe 20 à 30% du financement de ses programmes". On peut citer à ce titre l'accord de co-développement et de coproduction signé lors du MIP-TV entre Porshlight Entertainment et Millimages pour The Rooties (26x26'), un "animated cartoon fantasy" destiné au 4/8 ans. "Les opportunités de coproduction entre les deux continents se sont multipliées tandis que le fossé culturel qui les séparait est moins important" ajoute Christian Davin. "Les artistes ont beaucoup voyagé ces cinq dernières années. Les américains sont moins réticents que par le passé en matière de collaboration artistique et il n'est plus rare qu'une série conçue en Europe trouve des partenaires et des débouchés outre-Atlantique. Le monde a rétréci".

Fred Flintstone devant le stand Warner Bros. au MIP TV `98. Photo et © Scott Ingalls.

Chute des financements

Le marché aussi, semble-t-il, sous l'effet conjugué de la fragmentation de l'audience et de la chute des revenus publicitaires des chaînes hertziennes, qui sont toujours les seules capables de financer les programmes d'animation. Et ce même si les chaînes du câble et du satellite multiplient les pré-achats comme on l'a vu lors du MIP-TV. "Nous entrons dans une période de crise" souligne pour sa part Marc du Pontavice, directeur de Gaumont Multimédia. "On a beaucoup produit ces cinq dernières années. Les stocks de programmes sont au plus haut niveau. Il y a une multiplication très importante des possibilités de diffuser des programmes en même temps qu'un rétrécissement certain des opportunités de financement". Ainsi, deux logiques vont probablement prévaloir sur le marché ces prochaines années. Celle d'une concentration accrue de la production, de grands groupes étant tenté de ramasser la mise en augmentant considérablement leur part de marché, qui va de pair avec une logique de catalogue et de gestion de droits à recettes. "Quand un marché est au bord de la récession, il faut augmenter sa part de marché" déclarait Robert Réa, directeur général d'Ellipse à l'ouverture du MIP-TV. Son département, Ellipsanime, le pôle jeunesse & famille du groupe Ellipse (filiale de production audiovisuelle de Canal +), a annoncé peu avant cette 35ème édition son intention de développer considérablement sa production en passant de 3 à 8 séries par an et de 200 à 400 M.F. de volume d'affaires. Et ce dans l'objectif de doubler, d'ici 3 ans, la taille du catalogue exploité par Ellipse et Canal + DA (600 demi-heure à l'heure actuelle). Pour les indépendants, qu'ils oeuvrent en Europe ou Outre-Atlantique, les chances de survie résident sans doute dans la baisse des coûts. "Il ne va bientôt plus y avoir de marché pour des séries en 2D de plus de 35 M.F. dont la fabrication est sous-traitée en Asie" analyse Marc du Pontavice. "Avec les nouvelles technologies - le tout informatique est maintenant à portée de main - il va nous falloir produire des séries de 26x26' à moins de 30 M.F.".

Des niches pour des programmes de qualité

Des séries moins chères mais qui devront, si elles veulent se vendre, faire preuve d'excellence sur le plan de l'écriture. Sur un marché où l'audience se fragmente de plus en plus en effet, les cibles évoluent. "On est sorti de l'ère Disney" explique quant à lui Christian Davin. "L'animation touche à présent un public de plus en plus large, un public familial. Il y a beaucoup de projets en développement mais encore peu de cases de diffusion pour ce type de programmes. On peut penser que les cases vont suivre". Gaumont Multimédia a ainsi annoncé lors du MIP-TV un accord avec TPS, la plate-forme numérique concurrente de celle de Canal + sur le marché français, portant sur le pré-achat de la série Oggy et les cafards (78x7') qui sera diffusé chaque semaine en prime-time en avant programme sur la chaîne cinéma Cinestar. "Les diffuseurs ont besoin de tête de programmation, de locomotives" ajoute pour sa part Marc du Pontavice. "Il y a des niches à exploiter avec des séries de cartoon très haut de gamme. Le positionnement en prime-time est l'une de ces niches. Il y aura beaucoup d'appelés et peu d'élus. Les financements, dont les niveaux sont comparables à ceux des fictions, sont là. Il faut être en mesure de développer des séries dont l'écriture est d'excellente qualité pour convaincre les programmateurs que les audiences suivront". Julien Dubois est journaliste. Il vit à Paris, France. Depuis 10 ans, il explore les coulisses de cette gigantesque machine à rêves qu'est la télévision.

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