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Carnaval en court et en long au bord du lac

AWM's report by French journalist and Annecy veteran Michel Roudevitch.

Sur plus de 260 films présentés, en compétition et en panorama, aux 21ème festivités savoyardes - six jours ensoleillés en mai - beaucoup de spectateurs ont accordé leurs faveurs au fameux duo de Bristol : Wallace et Gromit. Leur papa, Nick Park, très occupé par la préparation d'un premier long métrage, ne se libéra que peu avant la proclamation du palmarès pour recevoir le enième prix (du public) décerné aux plus illustres laveurs de carreaux de la couronne (A Close Shave).

Cette distinction certes sans surprise (nos deux compères étant déjà oscarisés et constellés de médailles comme de super magnums) n'en est pas moins emblématique, outre d'une bonne santé de l'animation en volumes (très présente en poupées et pâte à modeler), de la toujours performante production anglaise : la Grande-Bretagne totalise six distinctions - dont la palme pour une courte série, TV (Driving Test de Candy Guard), pour un spécial TV (Famous Fred de Joanna Quinn), pour le film publicitaire (Martell : Legend de Pat Gavin) et bien sûr pour 1'école ayant présenté la meilleure sélection (au Royal College of Art - London), soit le tiers du palmarès!

Lili et le Loup de Florence Henrard.

Il faut noter le bon niveau de nombre d'écoles d'art, faisant bien augurer de la relève avec de belles promesses belges : Lili et le loup de Florence Henrad (prix du meilleur film de fin d'études (atelier de la Cambre) aurait bien mérité (outre la palme de la fraîcheur) une médaille d'or de la drôlerie (2). A remarquer aussi la qualité des premières oeuvres, à commencer par le grand prix : La Vielle Dame et les Pigeons, comédie ironiquement intitulée "nostalgique et cruelle" du français Sylvain Chomet, qui s'est exercé à l'animation dans les studios londoniens, avant d'exprimer au mieux une certaine atmosphère parisienne, surannée à souhait, en accord avec les décors de Nicolas dc Crécy (résultat d'une déjà longue complicité). Les seules paroles intelligibles sont échangées par des touristes américains dans une bande son très é1aborée. Ce contrepoint, d'ailleurs assez cocasse, est un passeport de surcroît, pour une distribution internationale. Une autre première oeuvre made in France, Chéri viens voir! brève pochade de Carole Fouquet brocardant le tête-à-tête télé, entièrement dialoguée en anglais, est justifiée par un hommage revendiqué à Chas Addams.

La vielle dame et les pigeons de Sylvain Chomet.

Le moscovite Garri Bardine, dont Le Chat Botté (et crotté) en modelage animé a décroché une mention spéciale "pour la réalisation et les personnages" s'exprimant en un savoureux sabir américano-franco-russe (1), présentait en compétition un publicitaire à la gloire de Coca-Cola (Troïka Dolls ) a déclaré avec humour qu'il se considérait tout à la fois comme un vieil animateur et un jeune capitaliste".

Si la vieille Russie fit merveille avec une envoutante Sirène en peinture sur verre d'Alexandre Petrov (prix spécial du jury), on pourrait décerner le titre de citoyen du monde au hollandais volant Paul Driessen, auteur à part entière de La Fin du Monde en quatre saisons en huit frémissants petits drames interférant simultanément en autant de cadres sur 1'écran (prix du jury international gratifiant sa singularité novatrice). I1 se propulse lui-même à tout vent, avec ses fouilles volantes, tantôt enseignant, toujours dessinant, aux quatre coins de la planète.

Garri Bardine (à droite), réalisateur du Le chat botté et Troika Dolls, avec Ron Diamond.

Du côté des longues séries à épisodes, que Duckman (un épisode de Raymie Muzquiz, produit par Klasky-Csupo) l'ait emporté cette année (prix spécial pour une série de 13 à 26 mn) sur Superman (Warner Bros), ne bouleverse pas le Landerneau télévisuel. Klasky-Csupo figurait déjà au palmarès ii y a deux ans, avec Aahhh!!! Real Monsters (de nouveau présenté en compétition cette année). Aussi The Maxx de Greg Vanzo. Outre de nouveaux épisodes de Pinky and the Brain (Warner Bros), une resucée canadienne de Little Lulu (Cinar), un touchant Toy Story britannique sur cellulo The Forgotten Toys de Graham Ralph, un spécial de 25 mn), et d'autres contes anglais The Further Adventures of Peter Rabbit d'après Beatrix Potter), ou français Les Contes de la rue Broca (d'après Pierre Gripari), les écrans furent bien approvisionnés en Trolls polonais (Film under a frightful title de Laszek Galyz), vache folle (Destination Moon de l'Américain Gordon Clark), toutous atrabilaire (Bedlam british d'Alison Snowden et David Fine), voire bébé dinosaure (Dino dans les buissons ) de Jean-François Bourrel) ou bélliqueux insectes (un épisode de la série Insektors de Georges Lacroix), ces deux derniers made in France sur ordinateur 3D.

La fin du monde en quatre saisons de Paul Driessen, a reçu le prix spécial du Jury.

Avec ou sans ordinateur

L'ordinateur demeure à l'ordre du jour, nous introduisant dans un paysage post-impressionniste avec des dorures automnales pour la gloire du cognac Martell (déjà cité au palmarès dans les performances britaniques), et dans d'autres déclinaisons publicitaires : Smarties (Fantôme), Snickers (ILM). I1 s'intègre, diversernent dosé, dans quatre des six longs métrages présentés en compétition. James et la pêche geante de l'Américain Henry Selick (primé dans cette catégorie), librement inspiré de l'ouvrage homonyme, de Roald Dahl, combine (en ouverture et en final) des vues réelles avec ses marionnettes. corsées de numérisation pour une séquence en haute mer. La Flèche bleue de l'italien Enzo d'Alo, un Toy Story pour tout petits en dessins animés (d'après un récit de Gianni Rodari), a bénéficié de l'assistance ordinographique 2D pour permettre à un charmant tohu-bohu de véhicules à roulettes ou aéroportés de circuler comme il convient en milieu urbain. Le Monde est un grand Chelm d'Albert Kaminski, une coproduction franco-germano-hongroise s'inspirant de divers récits d'I.B. Singer comporte une séquence en images de synthèse (la destruction d'un village par un golem) combinant sans heurt personnages dessinés et images de synthèse 3D. Des bestioles numérisées font bon ménage avec un important casting de vrais cafards dans la bicoque, de John Payson (Joe's Apartment). A en croire le réalisateur (et producteur pince-sans-rire de Liquid TV), son récit serait en partie autobiographique. Est-ce le cas des deux longs parcours sur cellulo ? Si leWerner-Eat my Dust de I'allemand Michael Schaack (seconde adaptation à I'écran d'une BD de Brösel) road movie à moto en milieu rural, carburant à la bière tourne un peu en rond à la longue, les affreux, sales et méchants ados libidineux de Mike Judge (Beavis and Butt-Head do America ) accumulent les calamités en 77 minutes, avec apparemment la complicité de beaucoup de spectateurs, en embobinant même le président Clinton.

Henry Selick, auter de James et la péche géante avec son Grand Prix.

Perspectives et rétrospectives

D'autres espaces disséminés à l'épicentre Bonlieu, ou en divers lieux de la ville, incitaient à (re)découvrir une oeuvre, déployée sous la cimaise ou en projection. Cette année un hommage fut rendu à Renzo Kinoshita, fameux cinégraphiste récemment disparu, l'un des pilliers du festival d'Hiroshima (Peace and Love), un témoin de son temps à l'humour acerbe, aux frères Frenkel, pionniers de l'animation en Egypte, à Stephen Bosustow, pionnier de la UPA, à Fedor Khitruk, doyen de l'animation russe, aussi à André Khrzanovski, qui nous offrit le premier état d'un long voyage, (entrepris avec son complice Tonino Guerra) inspiré des caricatures de Federico Fellini. Itou de l'Ostendais Raoul Servais - l'auteur de Taxandria - ajouta les prémisses d'un nouvel envol (Papillons de Nuit).

Annecy sans fin

Et nous n'avons rien dit des retrouvailles avec le Hongrois Ferenc Cako, le Tchèque Bretislav Pojar, les Canadiens Jacques Drouin et Pierre Hébert, le polonais Piotr Kamler, non plus d'un grand Bororama ( Borowczyk "accroché" jusqu'en sptembre au Musée Chateau...). Il est humainement impossible d'embrasser totalement 1'éventail des multiples débats, colloques, conférences, tables rondes, expos, hommages et rétrospectives... surabondance peut-être nécessaire pour répondre à diverses demandes de festivaliers sans cesse plus nombreux. Mais jusqu'où cela peut-il aller ? Transporté loin des grandes joutes cannoises dans les années 60 (après quelques galops d'essais sur la Croisette) le festival savoyard, suscita une véritable émulation à travers le monde, non seulement d'autres manifestations mais de multiples vocations avec des développements imprévisibles à

La Flèche Bleu de Enzo d'Aló.

I1 est question de renouveler annuellement ces rencontres (atuellement biennales). On peut douter de cette opportunité, l'innovation n'étant pas nécessairement au rendez-vous - sinon l'inflation - dans un délai aussi rapproché. Même, après deux ans, on ne peut s'empêcher d'éprouver, sinon une impression de redite, un sentiment de déjà vu, ne serait-ce que de célébrer indéfiniment les mêmes films. Loin de minimiser les mérites de Wallace & Gromit, ou de déplorer que d'autres bandes citées plus haut - Le Chat Botté de Bardine, La Fin du monde de Driessen - furent déjà programmées à Annecy 95 (parvenues trop tard à destination, n'ayant pu être soumises à l'attention du comité de sélection, elles furent projetées en nocturne sur écran géant au bord du lac), on ne peut qu'approuver ce juste repéchage, leur absence aurait été cruellement ressentie cette année !

Depuis l'avènement du Mifa (en 1985), la biennale a désormais deux pôles d'attraction. Et pas question d'envisager une alternance, il s'agit de complémentarité. L'implantation du marché international au sein du festival est censée préserver les créatifs du "ghetto culturel" en leur apportant un salutaire contrepoint commercial. Cette tendance vers le quantitatif ira-t-elle de pair avec le qualitatif ? Matin des magiciens ou miroir aux alouettes? I1 importe de ne pas oublier qu'à longue échéance - et Disney toujours recommencé était là, lui aussi, pour nous le rappeler - la qualité paye!

rovdevitchannecy08.jpg La cérémonie de remise de prix avec, de gauche à droite: John Payson (Joe's Apartment), Paul Driessen (La fin du monde en quatre saisons), Nick Park (A Close Shave), Candy Guard (Pond Life), Gil Alkabetz (Rubicon), et Hans Spillaert (Sous la lune couchante).

(1) Bardine avait déjà décroché un grand prix (à Annecy 91) pour une adaptation d'un conte de Perrault de même veine Le Loup gris et le Petit Chaperon Rouge.

(2) Les premiers pas d'une ondine sortant de l'onde Sortie de bain de Florence Henrad furent déjà mentionnés (pour son humour et ses qualités narratives) à Annecy 95

Michel Roudevitch est un journaliste freelance qui fréquente le Festival d'Annecy depuis ses origines. Il écrit notamment pour Liberation, Positif et Le Technicien du Film et de la Video.

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