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BD et Animation: Une Tradition Belgique

Philippe Moins explores Belgium's long tradition of comics and animation.

La Belgique possède une tradition riche et vivace dans le domaine de la bande dessinée. Quelques uns des héros européens les plus populaires du genre sont l'oeuvre de dessinateurs belges: Tintin (Hergé), les Schtroumpfs (Peyo), Lucky Luke (Morris)

La Flûte à six schtroumpfs. © Belvision.

Immédiatement après la deuxième guerre mondiale, la Belgique voit se développer une industrie éditoriale de la BD, favorisée par la création des deux principaux magazines de BD francophones (l'hebdomadaire Tintin aux éditions du Lombard, fondé en 1946 et l'hebdomadaire Spirou aux éditions Dupuis, créé dès 1938). Destinés au départ au public belge, ils conquièrent ensuite l'essentiel de leur lectorat en France. Dans la foulée, les auteurs à succès du Lombard, de Dupuis et de Casterman (ce dernier ne possède pas de magazine mais édite les albums de Tintin) se voient traduits et publiés dans un grand nombre d'autres langues. Le tirage des auteurs précités atteint aujourd'hui des chiffres considérables (Hergé figurant en tête avec plusieurs centaines de millions d'albums), même si les hebdomadaires se sont eux essoufflés (au point que le journal Tintin a aujourd'hui disparu). Dans ce contexte, ils était inévitable que le cinéma s'intéressât à ces succès. Dans les années soixante, deux films en prises de vues réelles furent produits en France à partir des aventures de Tintin. Mais c'est évidemment le dessin animé qui s'est taillé la part du lion dans les adaptations audiovisuelles de la BD belge, tant à la télévision qu'au cinéma. Les studios d'animation belges, créés pour la circonstance, ont joué un rôle important et souvent méconnu. L'absence d'une véritable industrie du cinéma, apte à soutenir ces projets, le côté quasi familial et paternaliste de certains de ces studios explique sans doute que leurs productions furent longtemps teintées d'une forme sympathique d'amateurisme, les incitant à réinventer ce qui avait été découvert bien avant eux.

Tintin et le temple du soleil. © Belvision.

Aujourd'hui, nombreux sont les éditeurs de BD qui comptent sur les versions audiovisuelles de leur fond de commerce pour maintenir et développer la notoriété de leurs personnages. Signe des temps, ils visent uniquement la télévision et ont élargi leurs horizons au point de renoncer pratiquement à faire travailler la profession locale, pourtant réputée...

Les précurseurs

Revenons quelques instants en arrière pour constater que déjà dans les années quarante, des tentatives virent le jour qui visaient à adapter des bandes dessinées au cinéma.

La Libération voit la création d'un premier studio de dessin animés à Liège: préparé dans la clandestinité, un projet très ambitieux voit le jour grâce aux éditions Chagor. Celles-ci éditent un illustré baptisé Wrill, du nom d'un petit renard frondeur créé par Albert Fromenteau et largement inspiré par le dessinateur français Calvo. Wrill donne à la fois son nom au journal qui publie ses aventures et à une série de dessins animés destinés aux salles. Le premier épisode, Wrill écoute la BBC témoigne d'une volonté originale de satire , bien dans l'esprit du temps (que l'on songe au mythique Der Führer's Face, réalisé en 1943 par les studios Walt Disney). Bien sûr, comme pour la plupart des cartoonistes européens à l'époque, l'animation coulée et la rondeur des figures lorgnent avec insistance du côté des productions Disney.

Le studio d'Albert Fromenteau mérite notre attention: même s'il ne tint pas ses promesses (un incendie, une structure de distribution défaillante et bien sûr la notoriété très locale du personnage eurent raison de Wrill au cinéma, la revue continuant à paraître quelque temps encore), il contenait en germe ce qui allait faire la gloire du dessin animé en Belgique: l'adaptation animée de personnages de bandes dessinées.

D'autres tentatives sont à signaler a peu près au même moment à Bruxelles (le studio CBA de Paul Nagant, où Pierre Culliford (futur créateur des Schtroumpfs), Maurice De Bevere (Lucky Luke) et Eddy Paape (Luc Orient) firent leurs premiers pas, avant de rejoindre l'équipe du journal Spirou.

Exception dans ce tableau bi-dimensionnel, Claude Misonne, créatrice de poupées, réalise de 1946 à 1955 un certain nombre de courts métrages ambitieux, mêlant parfois prise de vues réelles et animation de marionnettes. Un long métrage inspiré par les aventures de Tintin voit ainsi le jour, qui combine ces techniques: le Crabe aux pinces d'Or. Le résultant surprend, métamorphosant l'univers graphique d'Hergé dans un univers plus proche de Pal ouTrnka!

Wrill écoute la BBC. © Docu Folioscope.

L'âge d'Or des longs métrages

C'est en 1955, lorsque Raymond Leblanc, patron des éditions du Lombard, éditeur du journal Tintin, fonde le studio d'animation Belvision, que le dessin animé belge sort véritablement de la confidentialité en offrant une première version des aventures de Tintin, destinées à la télévision. Elle sera suivie de versions semi animées d' Oumpah Pah (d'après Goscinny et Uderzo), Spaghetti (d'après Dino Attanasio), Chick Bill (d'après Tibet) et d'autres héros du journal Tintin.

Concurrents directs des éditions du Lombard, les éditions Dupuis, créent un studio baptisé TVA Dupuis .Si TVA Dupuis concentre l'essentiel de ses efforts vers la télévision (avec entre autres une adaptation des Schtroumpfs en noir et blanc et quelques films dus au talent d'Eddy Ryssack), Belvision va tenter avec succès le passage aux longs métrages destinés aux salles. Vont ainsi se succéder Pinocchio dans l'espace (1964), Astérix le Gaulois (1967), Astérix et Cléopâtre (1968), Tintin et le Temple du soleil (1969), Daisy Town (Lucky Luke) (1972), Tintin et le lac aux requins (1972), Gulliver (1975), La Flûte à six Schtroumpfs (1975). Le rythme parfois effréné des productions transforme Belvision en véritable usine de dimension européenne, ce qui fera dire à certains à l'époque que Bruxelles avait son "Burbank". De fait, avec Halas et Batchelor à Londres, Belvision fut durant une décennie l'un des plus grands studios d'animation en Europe.

De bonne facture si on les compare à d'autres productions commerciales de l'époque, les films de Belvision ont souffert d'une direction artistique incertaine. Le délicat passage de l'univers des albums à celui du cinéma ne s'est pas fait sans heurts: à la fois trop littérales et graphiquement hybrides, ces adaptations avaient pourtant le mérite d'exister, d'autant qu'elles conservent un certain charme et recueillirent des succès remarquables. Mis à part Gulliver (un mélange de prises de vues réelles mêlant un Gulliver joué par Richard Harris et des personnages de cartoons!) et Pinocchio dans l'espace (une étrange suite au Pinocchio de Disney, plus proche de Tezuka que de Disney , tous ces longs métrages sont des adaptations d'albums de BD à succès.

Si le premier, Astérix le gaulois se signalait par des animations très sommaires (il avait été conçu au départ pour la télévision), les films suivants dénotent un plus grand souci dans l'animation et un soin tout particulier dans l'élaboration des décors. La manque d'intérêt d'Hergé pour les deux adaptations de Tintin, laissant les coudées franches au dessinateur-scénariste Greg et à son proche collaborateur Bob Demoor, est symptomatique: souvent, les dessinateurs de BD ne s'identifièrent pas à ces projets audiovisuels et n'y virent que de simples moyens d'augmenter la popularité de leurs albums. Une telle attitude eut évidemment des conséquences incalculables. C'est ainsi qu'au début des années 80, Morris (Lucky Luke) et Peyo (les Schtroumpfs), tous deux en conflit avec leur éditeur belge Dupuis (lui reprochant son manque d'agressivité commerciale sur le plan international), permirent à des opérateurs internationaux d'exploiter leurs personnages en opérant un contrôle finalement assez limité sur le contenu des adaptations. Ce qui explique le peu d'estime des amateurs de BD belges pour ces produits dérivés.

Seul Goscinny, scénariste français d'Astérix et son compère le dessinateur Uderzo s'intéressèrent vraiment à ces adaptations cinématographiques... au point de renoncer aux services de Belvision pour créer à Paris leur propre studios Idéfix, avec l'éditeur français Dargaud. Le décès de Goscinny mit un terme à Idéfix mais pas à une suite de longs métrages réalisés dans divers pays d'Europe (le dernier à ce jour: Asterix in America, réalisé en Allemagne en 94 par Gerhard Hahn).

Mutations

Conséquence de ces défections, à la fin des années soixante-dix, Belvision va abandonner la réalisation de longs métrages pour se consacrer à la réalisation de spots publicitaires ou de films "pilotes" pour des séries télévisées (derniers en date: Corentin d'après Cuvelier, Iznogoud d'après Goscinny et Tabary). Quant aux Éditions du Lombard, elles sont rachetées par la Groupe Media participations. Ce qui signifie qu'à l'aube des années 90, deux fleurons de l'édition belge* cessent d'être des maisons familiales, à forte implantation locale, avec les qualités et les défauts inhérents à la chose.

Quick et Flupke. © Casterman.

Aujourd'hui, d'autres studios ont pris la relève, se profilant comme prestataires de services indépendants des maisons d'édition, dans le créneau du dessin animé classique de large consommation. Signe des temps, ils oeuvrent avant tout pour la télévision. C'est le cas de Graphoui au milieu des années quatre-vingt (Quick et Flupke d'après Hergé) et aujourd'hui de Kid Cartoon (Carland Cross, Blake et Mortimer) ou de Sofidoc (Billy the Cat, la Vache), ces séries étant co-réalisées avec d'autres studios européens**. Notons que si Kid Cartoons se réfère à des valeurs sûres en reprenant Blake et Mortimer de E.P. Jacobs, en ce qui concerne Sofidoc il s'agit d'adaptations d'auteurs de BD moins consacrés (Stéphane Colman et Johan Demoor) Les éditions Dupuis, dont les studios TVA avaient fermé leurs portes depuis belle lurette, ont relancé un département audiovisuel en produisant une grosse série basée sur leurs personnages maison, Spirou et Fantasio. (pour mémoire, le petit groom a été dessiné depuis sa création par 5 dessinateurs successifs, ce qui est un fait assez rare en Europe). Marsu productions, la société détentrice des droits du Marsupilami (encore un transfuge de chez Dupuis) a elle signé avec The Walt Disney Company. On assiste ainsi à un étonnant processus. Franquin, après avoir repris le dessin de la BD Spirou, fit évoluer l'univers au point d'y adjoindre de nouveaux personnages comme le Marsupilami. Spirou n'appartenant pas à Franquin et celui-ci ayant par ailleurs cédé les droits de son Marsupilami à Marsu Productions, voici les héros d'une BD à succès qui volent de leurs propres ailes, chacun de son côté, pour des maisons concurrentes.

Quant à l'héritage de Hergé, ses ayant droits ont confié le soin de réaliser une série basée sur les aventures de Tintin aux studios Ellipse et Nelvana, pour Canal+. Il y a très peu de chance que le capitaine Haddock soit vendu à une société et Milou à une autre, la fondation Hergé veillant à préserver l'intégrité de l'oeuvre, parfois jalousement, ce qui suscite en Europe un autre type de polémiques... Comme on le voit, une époque est à jamais révolue, celle des maisons d'édition qui à l'instar des éditions du Lombard, se dotaient d'un studio d'animation intégré. Il faut dire qu'elles mêmes perdent une part de leur rôle moteur en devenant les instruments d'une stratégie plus globale, menée par ceux qui désormais détiennent des "portefeuilles de droits".

Etude pour le film L'extraordinaire Odyssée de Corentin Feldoë. © Cuvelier-Lombard.

Picha, précurseur du cartoon politiquement incorrect

Issu du dessin de presse où il excella et atteint rapidement une renommée internationale, le dessinateur Picha se lança dès 1975 dans la réalisation d'un long métrage en dessin animé. L'argument de La Honte de la Jungle reflète parfaitement l'irrévérence propre à ce Maître ès causticité: Tarzoon, le héros du film entretient avec son modèle une relation très critique, bien dans le ton post soixante-huitard qui prévalait en 1975, ce qui lui valut quelques problèmes juridiques avec les héritiers de Tarzan. En fait, le Tarzoon de Picha est un personnage falot, exclusivement préoccupé de sexe; il subit tout au long du film les caprices de notre "gagman" facétieux, en général pour le plus grand plaisir d'un public estudiantin qui fit un triomphe à la même époque à Fritz the Cat, le premier long métrage de Ralph Bakshi inspiré par les dessins de cet autre grand cartooniste, Robert Crumb. La même veine sera ensuite exploitée par Picha dans le Chaînon manquant (1980). Beaucoup plus sophistiqué sur le plan technique, ce long métrage est sans doute le meilleur des trois réalisés par Picha. D'aucuns considèrent qu'il aurait perdu un peu de sa verve dans un troisième long métrage, le Big Bang (1986). De fait, les temps ont changé, et l'humour de Picha peut apparaître trop " premier degré". Il n'en reste pas moins que ces trois films ont totalisé une audience internationale non négligeable et qu'ils constituent trois exemples remarquables d'un genre satirique salvateur. Aujourd'hui, Picha prolonge cette veine dans des séries télévisées originales (Les Zoolympics, Chienne de vie), réalisées avec la complicité de la maison de production indépendante Y.C.Aligator.

Outre qu'il est cartooniste et non auteur de "comics strips", Picha cultive par rapport à ses homologues de la BD belge une autre différence, de taille: Dès le moment où il a entrepris ses longs métrages, il a cessé de publier dans la presse, passant d'un médium à l'autre sans pratiquement revenir sur ses pas. On ne peut pas parler d'adaptation mais de "reconversion", Picha devenant réalisateur de ses films et leur consacrant toute son énergie, ce qui explique dans une large mesure la réussite artistique de l'entreprise.

Le renouveau du cartoon adulte aux Etats-Unis (entre autres avec Klasky Csupo, Bill Plympton, etc...) pourrait bien le remettre à l'honneur, dans ce genre où il a excellé avant tout le monde.

Philippe Moins.

François Schuiten, l'"outsider"

François Schuiten, dessinateur de BD bien connu, dont la série des Cités Obscures (scénario de Benoît Peeters) est éditée par Casterman, a toujours été attiré par le cinéma. Récemment, on lui doit avec Suzanne Maes les décors du Taxandria, le long métrage de Raoul Servais.

Sa série les Quarxs (Z.A. Production), co réalisée avec Maurice Benayoun, est un des trop rares exemples d'images de synthèse scénarisées avec bonheur. Cette sorte de catalogue entomologique de créatures bizarres, décrites dans un jargon documentaire pseudo scientifique est sans doute la chose la plus originale jamais portée à l'écran à partir de l'univers d'un dessinateur de BD.

Ces deux exemples atypiques, l'un promu à un certain succès public, l'autre resté confidentiel, nous permettent de nuancer une conclusion désabusée: orphelines de leurs pères dessinateurs, les productions audiovisuelles liées à la BD relèvent depuis vingt ans d'une logique exclusivement commerciale. A ce titre, elles atteignent pleinement leur objectif, en dopant la vente des albums et des produits dérivés.

* Les éditions Dupuis ont elles été rachetées en 1985 par le groupe Bruxelles Lambert.

** Exemple: le regroupement de studios Eva, dont fait partie Sofidoc, rassemble les gallois de Siriol , les allemands de Cologne Cartoon et le studio français la Fabrique. Ce type de regroupement a été encouragé par le Programme Media de l'Union européenne (Cartoon).

Philippe Moins a créé le festival de Bruxelles en 1982 et le co-dirige actuellement avec Doris Cleven.

Bibliographie sélective

Francis Bolen, Histoire authentique, anecdotique, folklorique et critique du cinéma belge depuis ses plus lointaines origines, Bruxelles, Memo et Codec 1978

Doris Cleven et Philippe Moins, le Cinéma d'animation en Wallonie et à Bruxelles, catalogue d'exposition, Bruxelles, Commissariat général aux relations internationales 1992

Hugues Dayez, le Duel Tintin-Spirou, Bruxelles, Luc Pire 1997

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